de Blanche Rozies
D'où venais-tu ? Qui donc t'avait montré l'espace
Des coteaux, des forêts, des routes et des champs ;
Au hasard de la faim et des êtres méchants,
Sans surseoir à tes pas de créature lasse ?
J'étais adolescente et mon coeur était bon ;
Dans ton morne regard de détresse animale
Je crus lire un reproche à l'injuste cabale
Qu'avait contre ton sort monté l'âpre saison.
Tu vins à nous, peureux sous ta toison givrée ;
La maison t'accueillit ; tu t'appelas Pataud
Pour ton corps indolent, et nous fîmes bientôt
Graver sur ton collier ce nom sans pédigree.
Ta robe fauve et brune avait des frisons roux
Où s'amusaient mes doigts avides de caresses ;
Parfois ton front de chien près de mes blondes tresses
Suivait en hochements le jeu des rubans fous.
Tu devins l'auditeur de mes strophes premières,
Et quand je composais des poèmes d'amour,
Tes jappements joyeux des scandaient à leur tour :
Nos accents conjugués en faisaient des prières !
Mon Présent s'adoucit du bonheur d'autrefois :
Les départs décidés au lever de l'aurore,
Au couchant du soleil, aux frissons de la flore,
Au glacis de la lune, à la fraîcheur des bois.
Les courses dans le vent, les arrêts dans l'extase ;
Les haltes sur la mousse, et le rêve assoupi ;
Les soirs silencieux, le retour consenti
Au toit hospitalier, dans l'ombre qui s'évase...
Nous avons fait ensemble, au gré de nos ébats,
Le chemin merveilleux de ma jeunesse ardente ;
L'ascension pénible et longue de la sente
Où j'ai distrait ma peine en retardant nos pas.
Je ne veux pas savoir si les chiens ont une âme !
C'est beaucoup trop savant pour mon concept humain ;
Mais je refais souvent souvent le geste de la main,
Vers ta tête au poil fauve où le néant se trame.
Fidèle ami ! Cher compagnon inanimé
Qui me fit croire un jour à la pitié féconde,
Est-ce à ton souvenir que j'ai lié le monde ?
Tu ne fus qu'un bâtard, mais je t'ai tant aimé !