de Pedro Calderón de la Barca
Rosaura :
Ah, si je pouvais ne pas le savoir !
Le ciel me garde ! Que ne suis-je
assez prudente et avisée
pour prendre conseil de moi-même
aujourd'hui, en pareille occasion !
Est-il quelqu'un au monde
que le ciel inclément
accable de plus de malheurs,
harcèle de plus de tourments ?
Que faire en une si grande confusion,
où il semble impossible
que je puisse trouver
une raison qui me soulage,
ou un secours qui me console ?
Depuis mon premier malheur,
nul évènement, nulle circonstance
qui ne soit un nouveau malheur ;
les uns aux autres ils se succèdent,
l'un de l'autre héritant sans trêve.
À l'imitation du Phénix,
ils renaissent les uns des autres,
vivant de cela même qui leur donne la mort,
et de leurs cendres le sépulcre
sans cesse demeure embrasé.
Un sage déclarait un jour
que le malheur était un lâche,
car il lui paraissait qu'il ne vient jamais seul ;
moi je dis qu'il est courageux,
car toujours il va de l'avant,
et jamais ne tourne le dos.
Celui que le malheur accable,
peut avoir toutes les audaces,
car il n'a certes pas à craindre
d'en être abandonné jamais.
Je suis placée pour le dire,
car jamais, à aucun instant de ma vie,
les malheurs ne m'ont fait défaut ;
jamais non plus ils n'ont eu de répit
qu'ils ne m'aient vue, blessée par le destin,
dans les bras de la mort.