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Publi le dimanche 16 avril 2006

Dimanche 16 avril 2006

de Charles Péguy

Vous n'avez plus connu les blés involontaires,

Vous n'avez plus connu que de pauvres labours.

Vous n'avez plus connu que de pauvres amours.

Vous n'avez plus connu que des blés réfractaires.

 

Vous n'avez plus connu les blés inoubliables,

Vous n'avez plus connu que des jours moissonnés.

Et du haut du coteau des pins découronnés.

Et le commencement des jours inexpiables.

 

Vous n'avez plus connu que des puits tarissables,

Et sur de maigres champs de plus maigres labours.

Et sur de maigres ans de plus maigres amours.

Et du haut du plateau des cèdres pourissables.

 

Et du haut du péché des âmes corruptibles.

Et du haut de la treille un pampre périssable.

Et du haut de l'orgueil l'envie impérissable.

Et du haut de l'amour des haines putrescibles.

 

Et du haut du bonheur la mort et l'épouvante,

Et du haut de l'honneur le travail et la peine.

Et du haut de l'amour l'amertume et la haine.

Et la honte maîtresse et la honte servante.

 

Et du haut de la mort la borne infranchissable,

Et la foi toujours pleine et toujours décevante.

Et du haut du destin le sort inconnaissable.

Et du haut de l'amour une pitié fervente.

 

Vous n'avez plus connu que le temps dans le lieu.

Vous n'avez plus connu la jeunesse du monde,

Et cette paix du coeur plus lourde et plus profonde

Que l'énorme Océan sous le regard de Dieu.

 

Vous n'avez plus connu que des biens périssables,

Et la succession et le vieillissement.

Et la procession des maux ineffaçables.

Et le regard voilé d'un appauvrissement.

 

Et le regard meurtri d'un affaiblissement.

Et sous le même front des yeux méconnaissables,

Et dans les mêmes yeux des pleurs intarrissables

Et les marques de mort et d'amortissement.

 

Et dans les mêmes yeux un tout autre regard.

Un regard de détresse et d'amoindrissement.

Et sous les mêmes cieux un tout autre hasard.

Un hasard de tendresse et d'avilissement.

 

Vous n'avez plus connu ce long désarmement

Et le coeur inondé d'une haute splendeur.

Et dans cette amplitude et ce contentement

Tout un monde noyé dans sa propre candeur.

 

Et ce repos d'un coeur qui ne manque de rien,

Et qui se sait servi de toute éternité,

Et qui reçoit son maître et possède son bien

Dans une solennelle et tremblante unité.

 

 

 


suricate | Ajouter un commentaire | 2006-04-16 22:38:42
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